20 septembre 2006

" L'IDEAL MODERNE " SELON THEODORE CHASSERIAU & CHARLES BAUDELAIRE (1)

 


L'ENFANT & LA POUPEE ou L'IDEAL MODERNE 

 

 

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Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,

Où les anges charmants, avec un doux souris

Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre

Des glaciers et des pins qui ferment leur pays

 

Charles Baudelaire

(Extrait des Phares - Les Fleurs du Mal)

 

Le courant romantique qui secoua la première moitié du XIXème siècle se voulait résolument moderne - loin des institutions conventionnelles héritées du XVIIIème siècle - et s’attacha, par là même, à s’affranchir des bases rigides de la beauté académique, pour celles - beaucoup plus libres - de l’esthétique. Deux Enfants du siècle, deux prodiges dans leur art respectif - la peinture et la poésie - l’un pressenti par son Maître comme le Napoléon de la peinture et l’autre se définissant lui-même comme un Poète maudit : Théodore Chassériau (1819-1867) et Charles Baudelaire (1821-1867), contemporains - Chassériau de dix-huit mois seulement plus âgé que Baudelaire - nous livrent leurs sentiments sur une époque où tous deux brûlèrent les ailes de leur jeunesse. On oublie trop souvent que Charles Baudelaire était à ses débuts, puis de façon récurrente par la suite (Salons de 1845, 1846 et 1859 - Exposition Universelle de 1855 - Essai sur la vie et l’œuvre d’Eugène Delacroix (1798-1863) …etc.), critique d’art ; et ce, jusqu’à même - assez rapidement - devenir un des grands prêtres de la critique d’art.

Alors qu’à cette époque il avait déjà écrit Les Lesbiennes - première version de ce qui nous est parvenu sous le titre des Fleurs du Mal, dédiées à Théophile Gautier (1811-1872) - sa première publication autonome sera, néanmoins, le compte-rendu du Salon de 1845. Chassériau est alors âgé de vingt-six ans - Baudelaire de vingt-cinq - et y expose le Khalife de Constantine suivi de son escorte, portrait d’Ali-Ben-Ahmed, khalifat de Constantine et chef des Haractas. La critique de Baudelaire - sur ce tableau - commence plutôt flatteuse : « Ce tableau séduit tout d’abord par sa composition … » ; puis elle se fait plus acerbe : « … mais pour qui a suivi avec soin les études de M Chassériau, il est évident que bien des révolutions s’agitent encore dans ce jeune esprit, et que la lutte n’est pas encore  finie … » ; ce qui est tout de même un comble, lorsque l’on connaît l’esprit tourmenté de Baudelaire, auteur de L’Ennemi :

 

Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,

Traversé çà et là par de brillants soleils ;

Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,

Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils

 

- ou encore du Mauvais Moine :

 

Mon âme est un tombeau que, mauvais cénobite,

Depuis l’éternité je parcours et j’habite ;

Rien n’embellit les murs de ce cloître odieux

 

- ainsi que des vers, ô combien célèbres du Spleen :

 

L’Espoir, Vaincu, pleure,

et l’angoisse atroce, despotique,

Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir

 

Rappelons également - pour mémoire - que le 30 juin de cette même année 1845, Baudelaire fait part à Ancelle, son tuteur, de son intention de se suicider … et c’est encore en cette année 1845 que Baudelaire s’initie au hachich lors des fantasias du Club des Assassins de l’hôtel Pimodan (où il y rencontre pour la première fois Théophile Gautier). Mais revenons - après cette petite digression - sur la critique du tableau de Chassériau présenté au Salon de 1845 : on pourrait se prêter à imaginer - sans trahir l’Histoire - que Baudelaire applique à son aîné, ni plus ni moins, ce que la critique littéraire lui a déjà vraisemblablement asséné, à cette même époque, à propos de ses vers et de sa poésie ! La chute de la critique est aussi enlevée qu’impitoyable : « … avec des goûts aussi distingués et un esprit aussi actif que celui de M Chassériau, il y a tout lieu d’espérer qu’il deviendra un peintre et un peintre éminent » ; permettons-nous de rajouter, en filigrane, pour illustrer le scénario développé ci-dessus : « … avec des goûts aussi distingués et un esprit aussi actif que celui de M Baudelaire, il y a tout lieu d’espérer qu’il deviendra un poète et un poète éminent » ; Chassériau n’est donc, à cet instant, qu’un proto-peintre - un peintre en devenir - aux yeux de Baudelaire. Il faut préciser - pour restituer à chaque chose sa juste valeur - que la révélation de ce Salon et de toute la période Romantique, d’une manière plus générale, celle qui éclipsera - à quelques très rares exceptions près - tous les autres peintres dans l’esprit de Baudelaire, sera définitivement et très exclusivement Eugène Delacroix ! Or, pour Baudelaire, égaré par son admiration sans partage pour Delacroix, il est évident que le « jeune Chassériau … » - pour le citer - « … veut se créer une position entre Ingres (1780-1867), dont il est l’élève, et Delacroix, qu’il cherche à détrousser ». Voilà donc pourquoi ces deux esprits rebelles - pourtant proches sur bien des angles - ne se rencontrèrent pas ce jour-là, ni par la suite d’ailleurs, semble t’il… et pourtant !

Il faut bien insister - à ce point de la petite histoire - sur le fait que Chassériau ne fut pas la seule victime du coup de foudre de Baudelaire pour Delacroix ; Baudelaire écrivit sur les élèves d’Ingres « qu’ils avaient très inutilement conservé un semblant de couleur et qu’ils croyaient ou feignaient de croire qu’ils faisaient de la peinture … » ; il apostropha Manet (1832-1883) d’un « vous n’êtes que le premier dans la décrépitude de votre art » ; ce qui ne l’empêchait nullement, par ailleurs, d’entretenir d’excellentes relations amicales avec ce même peintre : pour preuve les portraits qu’il exécuta de Baudelaire, seul ou associé à d’autres personnages dans une composition célèbre de 1862 : La Musique aux Tuileries. Et pourtant ! Disions-nous … pour reprendre le fil de notre sujet : tout ce que Baudelaire, critique d’art, a pu écrire par la suite sur l’essence même du courant romantique, Chassériau l’avait déjà imaginé et concrétisé - de façon tout à fait exceptionnelle et stupéfiante - au travers du portrait de cette enfant et de sa poupée peint dès 1836 ! Rentrons à présent dans le vif du sujet ; pour ce faire, nous allons aborder de façon didactique -thème par thème- la description de cette œuvre : - du portrait, - de l’idéal moderne, - de la beauté moderne, - de la féminité, - et enfin, de la couleur. Nous nous appuierons très scolastiquement, pour chacun des thèmes choisis, sur les écrits de Baudelaire, critique d’art et poète ; ainsi, l’osmose parfaite - l’alchimie sublime - entre le pinceau du Napoléon de la peinture et la plume du Poète maudit s’imposera, d’elle-même, à notre entendement.

 

 

(Lire la suite ?)

 

 

Article de Xavier de Harlay paru dans Art et Poésie de Touraine n°180 - Printemps 2005

 

 
L'ENFANT & LA POUPEE ou L'IDEAL MODERNE

 

 

 

 

 

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CHARLES BAUDELAIRE

&

THEODORE CHASSERIAU


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Xavier de Harlay



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