20 septembre 2006
" L'IDEAL MODERNE " SELON THEODORE CHASSERIAU & CHARLES BAUDELAIRE (2)
Du portrait
Selon Baudelaire :
… il y a deux manières de comprendre le portrait : l’histoire et le roman. L’une est de rendre fidèlement, sévèrement, minutieusement le contour et le modelé du modèle, ce qui n’exclut pas, d’ailleurs, l’idéalisation (les chefs de cette école historique étant, selon lui : David et Ingres) ; l'autre, celle particulière aux coloristes, est de faire du portrait un tableau, un poème avec ses accessoires, plein d’espace et de rêverie. Ici l’art est plus difficile, parce qu’il est plus ambitieux… Ici l’imagination a une plus grande part et cependant comme il arrive souvent que la roman est plus vrai que l’histoire, il arrive aussi qu’un modèle est plus clairement exprimé par le pinceau abondant et facile d’un coloriste que par le crayon d’un dessinateur (les chefs de l’école romantique étant, toujours selon lui : Rembrandt, Reynolds et Lawrence).
Rapprochons-nous - à présent - du portrait de Laure Stéphanie Pierrugues, peint par Chassériau en 1836 :
L’impression première qui se dégage de ce portrait - recueillie à froid des bouches expertes découvrant pour la première fois ce tableau - est un sentiment mêlé de surprise et d’intrigue ; cette représentation enfantine non seulement se différencie très nettement de l’école historique mais encore - et c’est incontestablement dans cette œuvre que s’est produit et exprimé le déclic du courant romantique naissant chez le jeune peintre - des propres portraits réalisés précédemment par Chassériau (son autoportrait en redingote , le portrait de sa sœur Aline ou encore celui de son frère Ernest, en uniforme de l’Ecole Navale de Brest). L’impression seconde qui se dégage de ce portrait est le sentiment - pour reprendre les termes exacts, déjà cités, de Baudelaire - de faire face à un poème avec ses accessoires, plein d’espace et de rêverie ; un poème : La Fillette à la poupée ou plus exactement l’Enfant ET la poupée ; un poème avec ses accessoires : une robe immaculée en plumetis de satin blanc, - quelques discrets bijoux d’ambre et d’or, - une poupée de collection que l’on tient à bout de bras et que l’on nous présente, plutôt que l’on ne serre véritablement dans ses bras : poupée qui nous fixe droit dans les yeux et captive ainsi notre regard - volant quelque part la vedette à cette délicieuse enfant qui la porte - comme pour nous délivrer un message ou plus précisément Le Message : celui d’une invitation au voyage ; un poème plein de rêverie qui nous renvoie en permanence au regard romanesque - perdu vers la ligne d’horizon - de cette enfant ; un poème plein d’espace : absence ou plus exactement suppression de l’arrière-plan littéraire ou exotique à l’exception d’une évocation de frise murale dans le bas du tableau mais, surtout, un jeu très subtil de profondeur : verticalité du corps de l’enfant, horizontalité de son regard et enfin, la troisième dimension que nous offre la perspective du regard de sa poupée, tournée face à nous.
Et Baudelaire de conclure sur le portrait :
… ce genre en apparence si modeste nécessite une immense intelligence. Il faut sans doute que l’obéissance de l’artiste y soit grande, mais sa divination doit être égale. Avec cette notion de divination, nous allons pouvoir dès maintenant aborder l’essence même du courant romantique : L’Idéal moderne...
Article de Xavier de Harlay paru dans Art et Poésie de Touraine n° 180 - Printemps 2005
23:50 Publié dans ARTICLE DE PRESSE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : idéal, moderne, théodore chassériau, charles baudelaire, maudit, napoléon, xavier de harlay











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