20 septembre 2006
" L'IDEAL MODERNE " SELON THEODORE CHASSERIAU & CHARLES BAUDELAIRE (1)
Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,
Où les anges charmants, avec un doux souris
Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays
Charles Baudelaire
(Extrait des Phares - Les Fleurs du Mal)
Le courant romantique qui secoua la première moitié du XIXème siècle se voulait résolument moderne - loin des institutions conventionnelles héritées du XVIIIème siècle - et s’attacha, par là même, à s’affranchir des bases rigides de la beauté académique, pour celles - beaucoup plus libres - de l’esthétique. Deux Enfants du siècle, deux prodiges dans leur art respectif - la peinture et la poésie - l’un pressenti par son Maître comme le Napoléon de la peinture et l’autre se définissant lui-même comme un Poète maudit : Théodore Chassériau (1819-1867) et Charles Baudelaire (1821-1867), contemporains - Chassériau de dix-huit mois seulement plus âgé que Baudelaire - nous livrent leurs sentiments sur une époque où tous deux brûlèrent les ailes de leur jeunesse. On oublie trop souvent que Charles Baudelaire était à ses débuts, puis de façon récurrente par la suite (Salons de 1845, 1846 et 1859 - Exposition Universelle de 1855 - Essai sur la vie et l’œuvre d’Eugène Delacroix (1798-1863) …etc.), critique d’art ; et ce, jusqu’à même - assez rapidement - devenir un des grands prêtres de la critique d’art.
Alors qu’à cette époque il avait déjà écrit Les Lesbiennes - première version de ce qui nous est parvenu sous le titre des Fleurs du Mal, dédiées à Théophile Gautier (1811-1872) - sa première publication autonome sera, néanmoins, le compte-rendu du Salon de 1845. Chassériau est alors âgé de vingt-six ans - Baudelaire de vingt-cinq - et y expose le Khalife de Constantine suivi de son escorte, portrait d’Ali-Ben-Ahmed, khalifat de Constantine et chef des Haractas. La critique de Baudelaire - sur ce tableau - commence plutôt flatteuse : « Ce tableau séduit tout d’abord par sa composition … » ; puis elle se fait plus acerbe : « … mais pour qui a suivi avec soin les études de M Chassériau, il est évident que bien des révolutions s’agitent encore dans ce jeune esprit, et que la lutte n’est pas encore finie … » ; ce qui est tout de même un comble, lorsque l’on connaît l’esprit tourmenté de Baudelaire, auteur de L’Ennemi :
Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils …
- ou encore du Mauvais Moine :
Mon âme est un tombeau que, mauvais cénobite,
Depuis l’éternité je parcours et j’habite ;
Rien n’embellit les murs de ce cloître odieux …
- ainsi que des vers, ô combien célèbres du Spleen :
… L’Espoir, Vaincu, pleure,
et l’angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir…
Rappelons également - pour mémoire - que le 30 juin de cette même année 1845, Baudelaire fait part à Ancelle, son tuteur, de son intention de se suicider … et c’est encore en cette année 1845 que Baudelaire s’initie au hachich aux fantasias du Club des Assassins de l’hôtel Pimodan (où il y rencontre pour la première fois Théophile Gautier). Mais revenons - après cette petite digression - sur la critique du tableau de Chassériau présenté au Salon de 1845 : on pourrait se prêter à imaginer - sans trahir l’Histoire - que Baudelaire applique à son aîné, ni plus ni moins, ce que la critique littéraire lui a déjà vraisemblablement asséné, à cette même époque, à propos de ses vers et de sa poésie ! La chute de la critique est aussi enlevée qu’impitoyable : « … avec des goûts aussi distingués et un esprit aussi actif que celui de M Chassériau, il y a tout lieu d’espérer qu’il deviendra un peintre et un peintre éminent … » ; permettons-nous de rajouter, en filigrane, pour illustrer le scénario développé ci-dessus : « … avec des goûts aussi distingués et un esprit aussi actif que celui de M Baudelaire, il y a tout lieu d’espérer qu’il deviendra un poète et un poète éminent … » ; Chassériau n’est donc, à cet instant, qu’un proto-peintre - un peintre en devenir - aux yeux de Baudelaire. Il faut préciser - pour restituer à chaque chose sa juste valeur - que la révélation de ce Salon et de toute la période Romantique, d’une manière plus générale, celle qui éclipsera - à quelques très rares exceptions près - tous les autres peintres dans l’esprit de Baudelaire, sera définitivement et très exclusivement Eugène Delacroix ! Or, pour Baudelaire, égaré par son admiration sans partage pour Delacroix, il est évident que le « jeune Chassériau … » - pour le citer - « … veut se créer une position entre Ingres (1780-1867), dont il est l’élève, et Delacroix, qu’il cherche à détrousser ». Voilà donc pourquoi ces deux esprits rebelles - pourtant proches sur bien des angles - ne se rencontrèrent pas ce jour-là, ni par la suite d’ailleurs, semble t’il… et pourtant !
Il faut bien insister - à ce point de la petite histoire - sur le fait que Chassériau ne fut pas la seule victime du coup de foudre de Baudelaire pour Delacroix ; Baudelaire écrivit sur les élèves d’Ingres « qu’ils avaient très inutilement conservé un semblant de couleur et qu’ils croyaient ou feignaient de croire qu’ils faisaient de la peinture … » ; il apostropha Manet (1832-1883) d’un « vous n’êtes que le premier dans la décrépitude de votre art » ; ce qui ne l’empêchait nullement, par ailleurs, d’entretenir d’excellentes relations amicales avec ce même peintre : pour preuve les portraits qu’il exécuta de Baudelaire, seul ou associé à d’autres personnages dans une composition célèbre de 1862 : La Musique aux Tuileries. Et pourtant ! Disions-nous … pour reprendre le fil de notre sujet : tout ce que Baudelaire, critique d’art, a pu écrire par la suite sur l’essence même du courant romantique, Chassériau l’avait déjà imaginé et concrétisé - de façon tout à fait exceptionnelle et stupéfiante - au travers du portrait de cette enfant et de sa poupée peint dès 1836 ! Rentrons à présent dans le vif du sujet ; pour ce faire, nous allons aborder de façon didactique -thème par thème- la description de cette œuvre : - du portrait, - de l’idéal moderne, - de la beauté moderne, - de la féminité, - et enfin, de la couleur. Nous nous appuierons très scolastiquement, pour chacun des thèmes choisis, sur les écrits de Baudelaire, critique d’art et poète ; ainsi, l’osmose parfaite - l’alchimie sublime - entre le pinceau du Napoléon de la peinture et la plume du Poète maudit s’imposera, d’elle-même, à notre entendement.
Article de Xavier de Harlay paru dans Art et Poésie de Touraine n°180 - Printemps 2005
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Du portrait
Selon Baudelaire :
… il y a deux manières de comprendre le portrait : l’histoire et le roman. L’une est de rendre fidèlement, sévèrement, minutieusement le contour et le modelé du modèle, ce qui n’exclut pas, d’ailleurs, l’idéalisation (les chefs de cette école historique étant, selon lui : David et Ingres) ; l'autre, celle particulière aux coloristes, est de faire du portrait un tableau, un poème avec ses accessoires, plein d’espace et de rêverie. Ici l’art est plus difficile, parce qu’il est plus ambitieux… Ici l’imagination a une plus grande part et cependant comme il arrive souvent que la roman est plus vrai que l’histoire, il arrive aussi qu’un modèle est plus clairement exprimé par le pinceau abondant et facile d’un coloriste que par le crayon d’un dessinateur (les chefs de l’école romantique étant, toujours selon lui : Rembrandt, Reynolds et Lawrence).
Rapprochons-nous - à présent - du portrait de Laure Stéphanie Pierrugues, peint par Chassériau en 1836 :
L’impression première qui se dégage de ce portrait - recueillie à froid des bouches expertes découvrant pour la première fois ce tableau - est un sentiment mêlé de surprise et d’intrigue ; cette représentation enfantine non seulement se différencie très nettement de l’école historique mais encore - et c’est incontestablement dans cette œuvre que s’est produit et exprimé le déclic du courant romantique naissant chez le jeune peintre - des propres portraits réalisés précédemment par Chassériau (son autoportrait en redingote , le portrait de sa sœur Aline ou encore celui de son frère Ernest, en uniforme de l’Ecole Navale de Brest). L’impression seconde qui se dégage de ce portrait est le sentiment - pour reprendre les termes exacts, déjà cités, de Baudelaire - de faire face à un poème avec ses accessoires, plein d’espace et de rêverie ; un poème : La Fillette à la poupée ou plus exactement l’Enfant ET la poupée ; un poème avec ses accessoires : une robe immaculée en plumetis de satin blanc, - quelques discrets bijoux d’ambre et d’or, - une poupée de collection que l’on tient à bout de bras et que l’on nous présente, plutôt que l’on ne serre véritablement dans ses bras : poupée qui nous fixe droit dans les yeux et captive ainsi notre regard - volant quelque part la vedette à cette délicieuse enfant qui la porte - comme pour nous délivrer un message ou plus précisément Le Message : celui d’une invitation au voyage ; un poème plein de rêverie qui nous renvoie en permanence au regard romanesque - perdu vers la ligne d’horizon - de cette enfant ; un poème plein d’espace : absence ou plus exactement suppression de l’arrière-plan littéraire ou exotique à l’exception d’une évocation de frise murale dans le bas du tableau mais, surtout, un jeu très subtil de profondeur : verticalité du corps de l’enfant, horizontalité de son regard et enfin, la troisième dimension que nous offre la perspective du regard de sa poupée, tournée face à nous.
Et Baudelaire de conclure sur le portrait :
… ce genre en apparence si modeste nécessite une immense intelligence. Il faut sans doute que l’obéissance de l’artiste y soit grande, mais sa divination doit être égale. Avec cette notion de divination, nous allons pouvoir dès maintenant aborder l’essence même du courant romantique : L’Idéal moderne...
Article de Xavier de Harlay paru dans Art et Poésie de Touraine n° 180 - Printemps 2005
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De l’Idéal moderne
Redonnons la parole à Baudelaire :
L’Idéal moderne n’est pas cette chose vague, ce rêve ennuyeux et impalpable qui nage au plafond des académies ; un idéal, c’est l’individu redressé par l’individu, reconstruit et rendu par le pinceau à l’éclatante vérité de son harmonie native.
De cette définition de l’Idéal moderne découle deux principes chers à Baudelaire : « … il faut non seulement que l’artiste ait une intuition profonde du caractère du modèle, mais encore qu’il le généralise quelque peu, qu’il exagère volontairement quelques détails, pour augmenter sa physionomie et rendre son expression plus claire… ». Baudelaire jette ici, en quelques mots, les bases de ce qui est déjà en vogue et en pleine expansion dès cette époque : le dessin rapide, l’esquisse, la caricature (le manga des orientaux) qui s’expose déjà dans les Salons et dont il assumera également la critique. Deuxième principe, toujours selon Baudelaire : « … il est curieux de remarquer que, guidé par ce principe, - le sublime doit fuir les détails, - l’art pour se perfectionner revient vers son enfance… », et Baudelaire de préciser à ce stade de l’explication que « … l’artiste doit fuir les détails et non les détails fuir l’artiste ». Baudelaire reprend ici, d’une part, un des grands principes de l’alchimie intérieure : Le Retour aux sources (« … le génie n’est que l’enfance retrouvée à volonté… l’enfant voit tout en nouveauté, il est toujours ivre… rien ne ressemble plus à ce qu’on appelle l’inspiration, que la joie avec laquelle l’enfant absorbe la forme et la couleur… »), et d’autre part, il évoque déjà les bases de ce que sera - ni plus ni moins - le grand courant impressionniste de la fin du XIXème siècle !
Il est temps, à présent, de revenir à l’œuvre peinte par Chassériau en 1836, rappelons-le une fois encore (Baudelaire n’avait que quinze ans à cette époque et dévorait à longueur de journées les poésies de ses maîtres à penser : Victor Hugo et Théophile Gautier) :
Nous y retrouvons intimement mêlés les thèmes de l’enfance et du Retour aux sources (au sens figuré comme au sens propre puisque Chassériau et cette enfant partagent les mêmes racines créoles, d’un passé familial commun à St Domingue) ; nous y retrouvons également selon l’expression consacrée par Baudelaire : une exagération volontaire de quelques détails, pour augmenter sa physionomie et rendre son expression plus claire. Le projet de portrait - relevé des carnets de dessins de Chassériau par Louis-Antoine Prat - ainsi que les images de la toile - réalisées sous rayons X et infrarouges - nous permettent de mieux apprécier ce cheminement intellectuel et pictural : plus particulièrement le travail réalisé sur la silhouette initialement grossière de cette très jeune enfant, et au final… tellement féminine ! Enfin, nous y retrouvons cette fuite des détails qu’un œil non averti pourrait prendre - ici, en particulier, mais aussi dans son oeuvre à venir, plus globalement - pour une certaine facilité et donc rapidité d’exécution ; il s’agit bien sûr en réalité - abstraction faite de la touche ferme et resserrée si caractéristique du peintre, qui donne cette élégance de matière - des prémices de l’impressionnisme à venir de Manet, Corot, Courbet, Monet, Pissarro, Renoir, Degas, Cézanne et de tous ceux qui ont marqué - à partir des années dix-huit cent soixante - la fin du XIXème siècle de leur empreinte.
Arrêtons-nous un instant, pour en terminer avec l’Idéal moderne, sur le dessin préparatoire à la mine de plomb réalisé par Chassériau : force est de constater qu’il suit très fidèlement le projet de portrait relevé de ses carnets de dessins. On peut rapprocher la posture initialement adoptée pour cette enfant, sa coiffure, sa parure en pendentif ainsi que la coupe de sa robe avec celles de deux portraits peints - à la fin du quattrocento - par Léonard de Vinci : La Dame à l’hermine et La Belle Ferronnière. C’est de cette même période que l’on tient une reproduction grandeur nature de la Joconde de Léonard de Vinci, attribuée à Chassériau et qui vient conforter cette hypothèse émise, de l’influence spirituelle exercée par le maître florentin sur le jeune peintre prodige (d’ailleurs, Dominique Ingres lui-même, n’avait il pas réalisé peu avant une très belle copie à l’identique de la Belle ferronnière ?).
Voyons à présent ce que Baudelaire constatait à l’époque sur les sources d’inspiration des peintres dits modernes : « … Si nous jetons un coup d’œil sur nos expositions de tableaux modernes, nous sommes frappés de la tendance générale des artistes à habiller tous les sujets de costumes anciens, - presque tous se servent des modes et des meubles de La Renaissance … » ; pourquoi cet engouement tardif pour la Renaissance ?... Pour la raison toute simple, déjà évoquée dans les grandes lignes précédemment, qu’avec la Renaissance ce sont tous les grands principes alchimiques que nous retrouvons ; ce sont, entre autres, l’intimité, la spiritualité, la couleur et l’aspiration vers l’infini, exprimées par tous les moyens que contiennent les arts : en deux mots, le rêve et le mystère.
Comment donc ne pas rapprocher le thème traité par Léonard de Vinci au travers de la Dame à l’hermine - la symbolique de pureté de cet animal tenu dans les bras nous renvoie directement à celle de la poupée, de la robe immaculée et de l’ambre dont se compose la parure de l’enfant - avec celui de L’Enfant et la poupée peint par Chassériau, quelque trois siècles et demi plus tard.
Laissons, cette fois encore, Baudelaire conclure :
… l’art suivant la conception moderne, c’est créer une magie suggestive contenant à la fois l’objet et le sujet, le monde extérieur à l’artiste et l’artiste lui-même.
Après cette approche globale de l’idéal moderne, concentrons nous maintenant sur la définition moderne de la beauté, telle que les romantiques entendaient la recréer et l’exprimer...
Article de Xavier de Harlay paru dans Art et poésie de Touraine n° 180 - Printemps 2005
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De la beauté moderne
Ecoutons à nouveau Baudelaire : « Pour moi le romantisme est l’expression la plus récente, la plus actuelle du beau... », et de préciser : « Le beau est fait d’un élément éternel, invariable et d’un élément relatif, circonstanciel, qui sera, si l’on veut, tour à tour ou tout ensemble, l’époque, la mode, la passion… cette dualité est une conséquence fatale de la dualité de l’homme. Considérez si cela vous plait, la partie éternellement subsistante comme l’âme de l’art et l’élément variable comme son corps… ».
Avec cette notion de dualité, transparaît ici un principe ô combien cher à Baudelaire, et qui a vraisemblablement marqué les esprits de toutes les générations estudiantines depuis lors : le charme bizarre ou le beau bizarre !
Reprenons à présent la description du portrait de l’Enfant et de la poupée peint par Théodore Chassériau, à l’endroit même où nous l’avions laissée ; pour ce faire, nous allons, une fois de plus, emprunter à Baudelaire ses propres vers, extraits de La Beauté ( Les Fleurs du mal) :
« Je suis belle, ô mortel ! Comme un rêve de pierre… »
« J’unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes… »
« J’ai… de purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles ».
Difficile de na pas percevoir que l’âme - élément éternel et invariable - de ce portait, nous est révélée au travers de cette triade : « rêve de pierre », « blancheur des cygnes » et « purs miroirs » ; cette symbolique résurgente de la Renaissance voit son incarnation dans la féminité, - thème que nous allons, à présent, aborder ; mais auparavant, intéressons nous à l’autre partie constitutive de la beauté : le corps qui - indissociable de l’âme que nous venons d’évoquer - confère à ce portrait cette dualité et ce charme étrange ; tandis que le corps, élément variable, est ici tout à la fois l’époque et la mode (il n’y a à ce propos qu’à admirer les coiffures de l’enfant et de la poupée à la mode des années 1830, ainsi que la robe en plumetis de satin blanc - décolletée et cintrée à merveille - de cet enfant) ; le corps c’est aussi la morale (les parures exposées au grand jour sont autant de jalons dans l’éducation des jeunes-filles) et la passion : force est de constater qu’il se dégage de ce portrait une impression générale très proche d’un sentiment amoureux, exprimé par toute la fougue et la passion d’un jeune peintre de 17 ans !
De la féminité
Laissons cette fois la parole à Stendhal : « Le beau n’est que la promesse du bonheur… » ; définition qui - suivant Baudelaire - « dépouille un peu trop lestement le beau de son caractère aristocratique mais a néanmoins le grand mérite de l’éloigner décidemment de l’erreur des académiciens ».
Baudelaire - s’agissant de la féminité - nous dit encore ceci : « La femme est sans doute une lumière, un regard, une invitation au bonheur, une parole quelquefois (sic) ; mais elle est surtout une harmonie générale, non seulement dans son allure et le mouvement de ses membres, mais aussi dans les mousselines, les gazes, les vastes et chatoyantes nuées d’étoffes dont elle s’enveloppe, et qui sont comme les attributs et le piédestal de sa divinité ; dans le métal et le minéral qui serpentent autour de ses bras et de son cou, qui ajoutent leurs étincelles au feu de ses regards, ou qui jasent doucement à ses oreilles…», et Baudelaire de surenchérir : « …quel est l’homme qui (…) n’a pas joui de la manière la plus désintéressée, d’une toilette savamment composée, et n’en a pas emporté une image inséparable de la beauté de celle à qui elle appartenait faisant ainsi des deux, de la femme et de la robe, une totalité indivisible… ».
Revenons à présent sur le portrait de la petite Laure Stéphanie, à la lumière de ces vers de Baudelaire - qui une fois encore, ont traversés les Temps - extraits des Correspondances (Les Fleurs du mal) :
« …les parfums, les couleurs et les sons se répondent… »
Les parfums lourds... de vanille, de rhum et de cannes à sucre de St Domingue ; les couleurs chaude et froide : rouge et blanche (dont la base est bleutée, au regard de la Réflectographie infrarouge) des robes respectives de la poupée et de l’enfant ; le son des boucles - d’or et d’ambre - qui jasent doucement aux oreilles de l’enfant.
« Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j’aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière… »
Charles Baudelaire (Extrait des « Bijoux » - Les Fleurs du mal)
Attachons-nous maintenant à préciser quelque peu toute l’importance de la couleur - en tant qu’outil de modernité - dans la peinture romantique.
Article de Xavier de Harlay paru dans Art et poésie de Touraine n° 180 - Printemps 2005
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De la couleur
Rappelons brièvement, avant toute chose, que Baudelaire s’essaya également - en son temps - à la critique musicale ; il sera même l’auteur d’un Essai sur Richard Wagner : le coup de foudre musical fut aussi brutal que celui encaissé - dans un registre pictural - pour Eugène Delacroix.
Baudelaire nous offre ainsi une définition musicale de la couleur, fort de ses principes de Correspondances : « Cette grande symphonie du jour, qu’est l’éternelle variation de la symphonie d’hier, cette succession de mélodies, où la variété sort toujours de l’infini, cet hymne compliqué s’appelle la couleur… », et Baudelaire de poursuivre : « La couleur est l’accord de deux tons, le ton chaud et le ton froid - dans l’opposition desquels consiste toute la théorie- ne peuvent se définir d’une manière absolue : ils n’existent que relativement… ».
Voyons à présent avec quelle maestria Chassériau s’exécute au travers de cette toile : rappelons-nous ce que nous avions observé des tons chaud et froid des robes rouge de la poupée et blanche - à base bleutée - de l’enfant ; Chassériau nous offre en fait, ici même, une double opposition croisée des tons chaud et froid : la robe rouge est portée par la poupée qui vient des pays de l’Est (le chaud qui vient du froid) tandis que la robe blanche est portée par cette enfant qui vient, comme lui, de St Domingue (le froid qui vient du chaud) ; ainsi, le chaud et le froid n’existent-ils que relativement !
Poursuivons cet éloge musical de la couleur avec Baudelaire : « l’harmonie est la base de la théorie des couleurs. La mélodie est l’unité dans la couleur, ou la couleur ; la mélodie veut une conclusion ; c’est un ensemble où tous les effets concourent à un effet général. Ainsi la mélodie laisse dans l’esprit un souvenir profond… ». Nous arrivons ici au point crucial de la mnémotechnie du beau si chère - une fois encore - à Baudelaire : « La bonne manière de savoir si un tableau est mélodieux est de le regarder d’assez loin pour n’en comprendre ni le sujet ni les lignes… s’il est mélodieux, il a déjà un sens, et il a déjà pris sa place dans le répertoire des souvenirs… » ; suivant cette même idée de mnémotechnie du beau, c’est toujours pour cette même raison que, de même que la nouvelle et le sonnet l’emportaient - à ses yeux - par leur laconisme sur le roman ou le long poème épique, de même l’image susceptible de ramasser la totalité de ses ressorts dans l’unité d’un tableau l’emportait sur le pur morceau de peinture ; la nouvelle et le sonnet avaient, pour Baudelaire, un effet d’autant plus puissant qu’ils reposaient sur des contraintes formelles fortes ; de même, l’image qui fera tableau sera - plus que toute autre - et en raison même des requêtes structurelles qui président à sa composition : l’image par excellence !
« la nouvelle plus resserrée, plus condensée, jouit des bénéfices éternels de la contrainte : son effet est plus dense ; et comme le temps consacré à la lecture d’une nouvelle est bien moindre que celui nécessaire à la digestion d’un roman, rien ne se perd de la totalité de l’effet ! »
Gageons que ce petit poème en prose intitulé L’enfant et la poupée, ce portrait-mélodie de la petite Laure Stéphanie et de sa poupée, laissera dans nos esprits le souvenir profond d’une image où les parfums, les couleurs et les sons se confondent ; gageons qu’il trouvera de surcroît - après ces trop longues années d’éclipse - sa véritable dimension d’icône du romantisme, là où l’alchimie picturale seule peut mettre en adéquation parfaite : modernité = beauté = féminité, comme une possible invitation au voyage et au bonheur.
Ainsi s’achève notre tâche qui était en fait triple :
- Corriger une erreur de jeunesse de Baudelaire qui étiqueta très subjectivement Chassériau de suiveur d’Ingres et de plagiat de Delacroix ; image qui lui colla à la peau toute son existence… jusqu’à nos jours, il y a peu encore,
- Réconcilier de façon virtuelle mais néanmoins clairvoyante le Napoléon de la peinture et le Poète maudit sur leur principale source d’inspiration commune : la féminité,
- Et enfin, nous faire profiter de la découverte de ce portrait de jeunesse de Chassériau, pour lequel Baudelaire - s’il en avait eu connaissance en son temps, ce qui est fort peu vraisemblable (sauf peut-être à imaginer un relais exercé par l’œil de Théophile Gautier) - aurait pu être accusé (juste retour des choses) par le jeune Chassériau qui en fut l’auteur-compositeur de plagiat intellectuel !
Mais laissons - sans rancune - Baudelaire conclure cet essai :
« Un bon tableau, fidèle et égal au rêve qui l’a enfanté, doit être produit comme un monde. De même que la création telle que nous la voyons est le résultat de plusieurs créations dont les précédentes sont toujours complétées par la suivante, ainsi un tableau, conduit harmoniquement consiste en une série de tableaux superposés, chaque nouvelle couche donnant au rêve plus de réalité et le faisant monter d’un degré vers la perfection » (mais ne croirait-on pas déjà voir à l’œuvre le plus grand de nos peintres contemporains ?... Pablo Picasso !)


FIN de l'article
Article de Xavier de Harlay paru dans Art et poésie de Touraine n° 180 - Printemps 2005
Bibliographie :
Baudelaire critique d’art :
folio essais, Ed Gallimard, 2003
Baudelaire par Pascal Pia :
Ecrivains de toujours, Ed du Seuil, 1982
Baudelaire : Les Fleurs du mal :
Le livre de poche, Ed Librairie Générale de France, 1999
Léonard de Vinci artiste, inventeur et scientifique
par Maria Constantino, Ed PLM, 1994
L'IDEAL MODERNE
selon
MinXa AiHawa
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15 septembre 2006
" LE GRAND FEU DE LA BARBOTINE COLOREE " selon JULES JEAN VIALLE, " petit maître " du XIXème siècle
La France de la deuxième moitié du XIXème siècle - sous l’influence du « japonisme » - redécouvre l’art de la céramique…
Les artisans potiers français sont jusqu’à lors enlisés dans les copies ou pastiches des siècles passés ; la priorité est ainsi accordée au décor peint inspiré de la « grande peinture ».
Au contact de l’art japonais omniprésent lors de l’Exposition Universelle de Paris en 1867 puis en 1878, la céramique made in France va prendre une toute nouvelle orientation, abandonnant définitivement l’académisme de rigueur. Le rôle initiateur et mobilisateur du Japon va bien au-delà d’une simple influence esthétique ; l’Orient attache, en effet, à l’objet en terre cuite le même prix que l’Occident à l’œuvre peinte ou sculptée. Plus encore, pour les japonais, il est chargé de spiritualité : « l’intention créatrice » - symbolique - du potier ; il conserve ainsi, une partie de l’âme de son créateur : d’où, son caractère unique et sacré ; l’objet d’art achevé est donc une œuvre d’art, « animée », à part entière, - et considéré comme tel dans le cérémonial oriental.
Véritable prouesse technique : La céramique « à la barbotine colorée » sur terre cuite
Cette renaissance de la céramique doit également son succès à la révolution de la technique ; les artisans français s’attachent alors à re-découvrir - parfois même par la ruse et la violence, pour ce qui concerne, par exemple, la technique des rouges de cuivre dite sang de bœuf, jalousement détenue par les chinois - les secrets de fabrication des maîtres orientaux.
Ainsi, en 1871, Ernest Chaplet et Félix Lafond - reprenant les procédés de fabrication de la barbotine sur porcelaine élaborée dans les ateliers de Sèvre dans les années 1840-1850 - mettent au point, dans l’atelier de François Laurin, le procédé très complexe de la barbotine colorée sur terre cuite. En 1876, Félix Lafond et Jean Cachier - un de ses compagnons d’atelier - rejoignent Dominique Grenet (né à Joigny en 1821, élève des Beaux-Arts en 1845, il eut pour maîtres Auguste Couder et Léon Cogniet) dans l’atelier de la faïencerie de Gien ; sous leur impulsion, le décor dit à la barbotine colorée ou barbotine de grand feu sous glaçure ou peinture à l’engobe ou encore sculpture en pâte sur pâte prend, tout d’abord, timidement son essor, avant de connaître finalement son âge d’Or - avec la collaboration de nombreux artistes peintres dont, entre autres, Jules Jean Vialle - et ce, jusqu’à la fin du XIXème siècle.
Jules Jean Vialle est né à Brive en 1824 ; élève des Beaux-Arts en 1848, il eut pour maîtres Adrien Dauzats et Paul Delaroche ; il concourt en 1849 pour le Prix de Rome et obtient le douzième prix, derrière Dominique Grenet, classé quatrième cette année là. Nul doute que leurs liens d’amitié indéfectible remontent à cette période de dur apprentissage de la peinture. Jules Jean Vialle et Dominique Grenet participeront d’ailleurs tous deux aux Salons de Paris de 1845 à 1882, obtenant diverses mentions honorables.
On retrouve ainsi Jules Jean Vialle et Dominique Grenet dans l’atelier d’Eugène Schopin à la faïencerie de Montigny sur Loing puis, à partir de 1876, dans l’atelier de la faïencerie de Gien, dont Dominique Grenet prend la direction en 1880. Dominique Grenet aime les maîtres japonais, les paysages avec rivière, les couchers de soleil et les personnages à la Watteau ; il utilise la technique à la barbotine qu’il cherche sans cesse à améliorer avec Félix Lafond et Jean Cachier : une pâte d’argile allongée d’eau, plus ou moins épaisse, est mélangée à des oxydes métalliques colorants savamment dosés ; cet « engobe » est alors appliqué en larges touches énergiques sur un support poreux; sur cette base encore crue, l’artiste, jouant avec les frottis, les rehauts et les grattages, peint en relief - au pinceau, à la spatule ou au couteau - son décor à la barbotine colorée ; après avoir été plongée dans un bain d’émail, la pièce est cuite à 960° ; le décor diffuse alors dans cette magnifique glaçure pour émerger à la surface, favorisant l’effet impressionniste recherché par les artistes de l’atelier et si prisé par les collectionneurs avertis, dès cette époque. Fort de cette technique et à l’apogée de son art, Dominique Grenet obtient le Grand Prix de l’Exposition de Londres en 1881.
Rencontre de l’Orient et de l’Occident : La céramique élevée à la dimension d’œuvre d’art
Cette même année, Jules Jean Vialle réalise pour le soixantième anniversaire de Dominique Grenet- un tableau à la barbotine colorée le représentant en buste, qu’il lui dédicace : « à mon ami Grenet, J. Vialle, 1881 ». Jules Jean Vialle s’est alors spécialisé dans les portraits (le portrait féminin plus particulièrement), les scènes de genre et les personnages en pied de la Renaissance ; on lui doit aussi quelques paysages avec rivière si chers à Dominique Grenet.
Les deux amis et compagnons d’atelier disparaissent tous deux prématurément en cette même année 1885, laissant s’éteindre derrière eux le grand feu de la barbotine colorée et son incomparable translucidité qui, mieux plus que toute autre technique au monde, faisait littéralement vibrer la matière polychrome.
Avec ce tableau à la barbotine colorée, exécuté en 1883, c’est véritablement l’alchimie de deux cultures - la fusion de l’Orient et de l’Occident - qui s’opère : la céramique dans l’esprit du décor japonais, élevée à la dimension d’œuvre d’art « animée », à la lumière de la touche impressionniste d’un petit maître de la vie moderne de la deuxième moitié du XIXème siècle français, Jules Jean Vialle. Avec ce personnage en pied, tout droit sorti de la Renaissance (Gabrielle d’Estrées, sulfureuse maîtresse d’Henri IV), ce sont les racines mêmes du courant artistique qui secoua tout le XIXème siècle français -et mis à mal la peinture académique héritée du siècle précédent- qui sont exprimées ici, dans l’observance de la peinture espagnole du Siècle d’Or; impossible, en effet, de ne pas percevoir ici le rôle initiatique, quasi « théologique », de Velázquez - que Manet, lui-même, hissait au rang de Peintre des peintres - et plus précisément encore de son portrait en pied du Bouffon Pablo de Valladolid qui pose, à l’identique -tel un comédien- dans un espace non défini et vide, matérialisé par le même arrière-plan peint en tons gris lumineux.
Article de Xavier de Harlay paru dans Art et Poésie de Touraine n° 181 - Eté 2005
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14 septembre 2006
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08 septembre 2006
CATALOGUE 2008-2009
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2. " GABRIELLE d'ESTREES "
- Jules Jean Vialle, 1883
Plaque en barbotine colorée sur terre cuite, Gien - France
80 X 60 cm
Expert : Xavier de Harlay
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3. " L'ENFANT & LA POUPEE "
- Théodore Chassériau, 1836
Huile sur toile
79 x 57 cm
Expert : Xavier de Harlay
Cf. Communiqué de presse de l'Association des amis du peintre Théodore Chassériau
Prix sur demande
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4. " CHARLES 1er, ROY d'ANGLETERRE, d'ECOSSE & d'IRLANDE "
- Daniel Mytens & Antoon van Dyck (attribué à-), c.1630
Huile sur toile
66 x 57 cm
Expert : Xavier de Harlay
Prix sur demande
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5. " LA TENTATION de SAINT-ANTOINE " (ou " LE GRAND OEUVRE ")
- Anonyme du bas Moyen Âge
Détrempe et huile (?) sur bois de chêne,
XVème siècle
28 x 36 cm
Expert : Xavier de Harlay
Prix sur demande
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6. " LA DERNIERE CENE "
- Attribution et datation en cours
Huile sur toile
160 x 330 cm
Expert : Xavier de Harlay
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14:25 Publié dans CATALOGUE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : piranèse, vialle, chassériau, mytens, van dyck, école flamande, xavier de harlay




















