20 mars 2007
LE TEMPS DES CATHEDRALES (1)

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Plus on s’attarde sur l’Enfant & la poupée de Théodore Chassériau, plus on s’éloigne d’une lecture aveugle qui voudrait n‘y voir qu’un simple portait d’Enfant chéri, comme il était devenu l’usage depuis le XVIIIème siècle…
Plus on s’efforce d’oublier cette lecture simpliste de portrait d’enfant chéri, plus les maladresses de construction qui nous étaient apparues au premier coup d’œil - raideur du bras gauche de l’enfant, poupée tenue à bouts de bras (et non serrée dans les bras comme on pourrait attendre d’une gestuelle enfantine) et enfin bras droit de la poupée qui semble défier les lois de la pesanteur - nous poussent à imaginer une logique inhérente à l’ensemble de l’image qui nous est présentée.
Une première marche, et nous pénétrons dans l’univers de l’hermétisme ; c’est ici, tout à la fois, l’univers palimpseste des Souvenirs du Valois de Gérard de Nerval, où les thèmes de l’enfance et du folklore se confondent, - et celui des correspondances de Charles Baudelaire, où les parfums, les couleurs et les sons se répondent. Au final, c’est l’exercice de style du Poète impeccable, Théophile Gautier, sur le thème de l’Idéal moderne, là où modernité rime avec beauté et féminité. Mais quoi de plus normal lorsque l’on sait les liens étroits d’amitié et de communion qui unissaient Théodore Chassériau à Théophile Gautier, d’une part, et Théophile Gautier à Gérard de Nerval puis à Charles Baudelaire, d’autre part.
Un véritable exercice de style : telle est la clef de ce portrait ; exercice de style sur le thème choisi de l’alchimie intérieure. Ainsi, la profondeur de cette œuvre n’est pas dans l’espace - puisqu’il n’y a pas d’arrière-plan - mais elle est dans le sujet qui nous fait face : verticalité du corps de l’enfant, horizontalité de son regard perdu vers le lointain et enfin, troisième dimension conférée par le regard de sa poupée qui nous fixe droit dans les yeux, nous captive et nous happe dans son univers intérieur ; c’est bien une invitation au voyage qui nous est proposée : un authentique Retour aux sources.
Cet univers intérieur est placé sous le signe de la dualité : les talents de coloriste de Théodore Chassériau s’expriment ici même avec maestria ; il nous offre ainsi une double opposition croisée des tons chaud et froid : la robe rouge est portée par la poupée qui vient de l’Est (le chaud qui vient du froid) tandis que la robe blanche est portée par cette enfant qui vient, comme lui, de St Domingue (le froid qui vient du chaud) ; ainsi, le chaud et le froid n’existent-ils que relativement (Charles Baudelaire).Le minéral qui compose la parure - collier et boucles d’oreille - incarne plus encore cette opposition relative des tons chaud et froid ; en effet, l’ambre se rattache aux essences célestes parce qu’il réunit en lui les formes de l’or et de l’argent, les Empires du soleil et de la lune , le feu et l’eau, le chaud et le froid : on lui prêtait autrefois le pouvoir de chasser les esprits et les êtres démoniaques.
Article de Xavier de Harlay, exclusivité Exp'Art Consulting - Automne 2006
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19 mars 2007
LE TEMPS DES CATHEDRALES (2)
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Une deuxième marche lestement enjambée et force est de constater que les trois couleurs prédominantes de cette œuvre sont le noir, le rouge et le blanc… comme les trois phases du Grand Œuvre alchimique. Rien d’extraordinaire, somme toute, lorsque l’on sait que les sources du Romantisme se situent aux premiers heures de la Renaissance, qui elle-même se revendiquait de l’Antiquité. Ainsi, les parcours initiatiques des Romantiques de la première heure - librement inspirés de la Divine Comédie de Dante - se croisèrent dans un ballet dont le poète impeccable fut le dénominateur commun : Théophile Gautier et Théodore Chassériau pratiquèrent le spiritisme dans les Salons de Madame Gay-Girardin, Théophile Gautier et Charles Baudelaire pratiquèrent le chamanisme lors des Fantasias de l’Hôtel Pimodan ; enfin, Théophile Gautier et Gérard de Nerval - tels les deux doigts d’une même main - explorèrent les univers fantastiques de l’imaginaire et du rêve, à la recherche des Filles du feu .
Maintenant que la messe est dite … ou presque : il subsiste néanmoins cette interrogation sur les pseudo-maladresses de Théodore Chassériau, pour lesquelles nous n’avions pas encore perçu d’explication cohérente ; la clef est dans la source même de l’inspiration du jeune peintre : l’œuvre du grand maître florentin Léonard de Vinci, dont les archétypes de la Dame à l’hermine et de la Belle Ferronnière transparaissent ici très nettement. De cette période, on attribue d'ailleurs à Théore Chassériau une des plus belles répliques de la célèbre Joconde ; Mona Lisa servit incontestablement de modèle canonique au portrait de sa soeur Aline qu'il réalisa en ces mêmes années 1835-36. Nul n'est censé ignorer au jour d'aujourd'hui avec quelle maîtrise Léonard de Vinci s'exerçait à la géométrie dite hermétique : tout un chacun a ainsi en tête cette représentation canonique de l’Homme, inscrite dans la quadrature du cercle (L’Homme de Vitruve)... image de la Divine Proportion de notre humanité qui voyage à présent dans l'espace à la rencontre - ô combien hypothétique - d'autres civilisations, extra-terrestres ; plus terre-à-terre - mais non moins empreinte de spiritualité - cette géométrie d'initié servait encore de trame à Léonard de Vinci pour la mise en scène de ses œuvres peintes. Près de cinq siècles plus tard, Salvador Dali s'imprégna à son tour de cette approche mystique lorsqu’il peignit sa Léda atomica... librement inspirée du même sujet - Léda et les Dioscures - traité avant lui par le maître florentin.
Comme une évidence - révélée à la lumière des sciences de la peinture héritées de la Renaissance et de l’Antiquité (cf. Les Canons du corps humain au XIXème siècle, L’art et la régle de Claire Barbillon aux Editions Odile Jacob) - une géométrie se dessine en filigrane de cette enfant et de sa poupée : deux étoiles à six branches - composées chacune de deux triangles équilatéraux inversés - superposées et parfaitement entrecroisées, qui sous-tendent la verticalité du corps de cette enfant. Et voilà que les pseudo-maladresses de construction disparaissent comme par enchantement : les lignes du corps de l’enfant et du corps de sa poupée suivent à présent scrupuleusement les lignes imaginaires des deux étoiles. Le Sceau de Salomon - puisqu’il s’agit bien de la symbolique évoquée, ici, à deux reprises - représentait dans l’Antiquité tous les éléments (feu, air, eau et terre), les métaux (plomb, étain, fer, argent, cuivre, mercure et or), les planètes (Saturne, Jupiter, Mars, Lune, vénus, Mercure et Soleil) ainsi que toutes les correspondances de la pensée hermétique, relatifs au Cosmos. Cet hexagramme est l’un des grands symboles de l’ésotérisme traditionnel puisque son équilibre géométrique donne l’image d’un monde parfait ; il était utilisé notamment pour se défendre contre les esprits malins.
Article de Xavier de Harlay, exclusivité Exp'Art Consulting - Automne 2006
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LE TEMPS DES CATHEDRALES (3)
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Enfin franchie la troisième et dernière marche de ce parcours initiatique, il nous est à présent possible de rapprocher la géométrie cachée de cette représentation canonique, inspirée de la statuaire antique, de celle qui sous-tend l’extraordinaire verticalité … de nos cathédrales gothiques ! En effet, comment ne pas évoquer à cet instant l’architectonique de la plus célèbre et de la plus mystérieuse d’entre toutes : Notre-Dame de Paris ! Et comment ne pas y associer le chef d’œuvre littéraire de Victor Hugo, qui fut le chef de file du Romantisme français des années 1830 ! Il y a l’âme d’une Egyptienne dans cette enfant immortalisée par Théodore Chassériau : quelque chose en elle d’une Esméralda ! (que le projet initial - soit dit en passant - révèle de façon beaucoup plus marquée : cf. radiographie).
Et le cercle à présent se referme : ce portrait est bel et bien un chef-d’œuvre de conception né de l’esprit précoce d’un jeune peintre prodige tout juste âgé de 17 ans ! Sa démarche était bien à la hauteur de son ambition : égaler le grand maître florentin du quattrocento et laisser à la postérité une authentique Icône romantique, sur le mode mnémonique des anciens.
Sûr de son Grand Œuvre accompli, Théodore Chassériau signa sa toile de son nom et de son prénom libellé en toutes lettres (ce qu’il fit excessivement rarement sur les portraits qu’il réalisa par la suite, preuve de l’importance affective et spirituelle qu’il accorda à ce travail).
FIN de l'article
Article de Xavier de Harlay, exclusivité Exp'Art Consulting - Automne 2006
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