15 septembre 2006

" LE GRAND FEU DE LA BARBOTINE COLOREE " selon JULES JEAN VIALLE, " petit maître " du XIXème siècle

 

 

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La France de la deuxième moitié du XIXème siècle - sous l’influence du « japonisme » -  redécouvre l’art de la céramique…

 

Les artisans potiers français sont jusqu’à lors enlisés dans les copies ou pastiches des siècles passés ; la priorité est ainsi accordée au décor peint inspiré de la « grande peinture ».

Au contact de l’art japonais omniprésent lors de l’Exposition Universelle de Paris en 1867 puis en 1878, la céramique made in France va prendre une toute nouvelle orientation, abandonnant définitivement l’académisme de rigueur. Le rôle initiateur et mobilisateur du Japon va bien au-delà d’une simple influence esthétique ; l’Orient attache, en effet, à l’objet en terre cuite le même prix que l’Occident à l’œuvre peinte ou sculptée. Plus encore, pour les japonais, il est chargé de spiritualité : « l’intention créatrice » - symbolique - du potier ; il conserve ainsi, une partie de l’âme de son créateur : d’où, son caractère unique et sacré ; l’objet d’art achevé est donc une œuvre d’art,  « animée », à part entière, - et considéré comme tel dans le cérémonial oriental.

 

Véritable prouesse technique : La céramique « à la barbotine colorée » sur terre cuite

Cette renaissance de la céramique doit également son succès à la révolution de la technique ; les artisans français s’attachent alors à re-découvrir - parfois même par la ruse et la violence, pour ce qui concerne, par exemple, la technique des rouges de cuivre dite sang de bœuf, jalousement détenue par les chinois - les secrets de fabrication des maîtres orientaux.

Ainsi, en 1871, Ernest Chaplet et Félix Lafond - reprenant les procédés de fabrication de la barbotine sur porcelaine élaborée dans les ateliers de Sèvre dans les années 1840-1850 - mettent au point, dans l’atelier de François Laurin, le procédé très complexe de la barbotine colorée sur terre cuite. En 1876, Félix Lafond et Jean Cachier - un de ses compagnons d’atelier -  rejoignent Dominique Grenet (né à Joigny en 1821, élève des Beaux-Arts en 1845, il eut pour maîtres Auguste Couder et Léon Cogniet) dans l’atelier de la faïencerie de Gien ; sous leur impulsion, le décor dit à la barbotine colorée ou barbotine de grand feu sous glaçure ou peinture à l’engobe ou encore sculpture en pâte sur pâte prend, tout d’abord, timidement son essor, avant de connaître finalement son âge d’Or - avec la collaboration de nombreux artistes peintres dont, entre autres, Jules Jean Vialle - et ce, jusqu’à la fin du XIXème siècle.

Jules Jean Vialle est né à Brive en 1824 ; élève des Beaux-Arts en 1848, il eut pour maîtres Adrien Dauzats et Paul Delaroche ; il concourt en 1849 pour le Prix de Rome et obtient le douzième prix, derrière Dominique Grenet, classé quatrième cette année là. Nul doute que leurs liens d’amitié indéfectible remontent à cette période de dur apprentissage de la peinture. Jules Jean Vialle et Dominique Grenet participeront d’ailleurs tous deux aux Salons de Paris de 1845 à 1882, obtenant diverses mentions honorables.

On retrouve ainsi Jules Jean Vialle et Dominique Grenet dans l’atelier d’Eugène Schopin à la faïencerie de Montigny sur Loing puis, à partir de 1876, dans l’atelier de la faïencerie de Gien, dont Dominique Grenet prend la direction en 1880. Dominique Grenet aime les maîtres japonais, les paysages avec rivière, les couchers de soleil et les personnages à la Watteau ; il utilise la technique à la barbotine qu’il cherche sans cesse à améliorer avec Félix Lafond et Jean Cachier : une pâte d’argile allongée d’eau, plus ou moins épaisse, est mélangée à des oxydes métalliques colorants savamment dosés ; cet « engobe » est alors appliqué en larges touches énergiques sur un support poreux; sur cette base encore crue, l’artiste, jouant avec les frottis, les rehauts et les grattages, peint en relief - au pinceau, à la spatule ou au couteau - son décor à la barbotine colorée ; après avoir été plongée dans un bain d’émail, la pièce est cuite à 960° ; le décor diffuse alors dans cette magnifique glaçure pour émerger à la surface, favorisant l’effet impressionniste recherché par les artistes de l’atelier et  si prisé par les collectionneurs avertis, dès cette époque. Fort de cette technique et à l’apogée de son art, Dominique Grenet obtient le Grand Prix de l’Exposition de Londres en 1881.

 

Rencontre de l’Orient et de l’Occident : La céramique élevée à la dimension d’œuvre d’art

Cette même année, Jules Jean Vialle réalise pour le soixantième anniversaire de Dominique Grenet- un tableau à la barbotine colorée le représentant en buste, qu’il lui dédicace : « à mon ami Grenet, J. Vialle, 1881 ». Jules Jean Vialle s’est alors spécialisé dans les portraits (le portrait féminin plus particulièrement), les scènes de genre et les personnages en pied de la Renaissance ; on lui doit aussi quelques paysages avec rivière si chers à Dominique Grenet.

Les deux amis et compagnons d’atelier disparaissent tous deux prématurément en cette même année 1885, laissant s’éteindre derrière eux le grand feu de la barbotine colorée et son incomparable translucidité qui, mieux plus que toute autre technique au monde, faisait littéralement vibrer la matière polychrome.

Avec ce tableau à la barbotine colorée, exécuté en 1883, c’est véritablement l’alchimie de deux cultures - la fusion de l’Orient et de l’Occident - qui s’opère : la céramique dans l’esprit du décor japonais, élevée à la dimension d’œuvre d’art « animée », à la lumière de la touche impressionniste d’un petit maître de la vie moderne de la deuxième moitié du XIXème siècle français, Jules Jean Vialle. Avec ce personnage en pied, tout droit sorti de la Renaissance (Gabrielle d’Estrées, sulfureuse maîtresse d’Henri IV), ce sont les racines mêmes du courant artistique qui secoua tout le XIXème siècle français -et mis à mal la peinture académique héritée du siècle précédent- qui sont exprimées ici, dans l’observance de la peinture espagnole du Siècle d’Or; impossible, en effet, de ne pas percevoir ici le rôle initiatique, quasi « théologique », de Velázquez - que Manet, lui-même, hissait au rang de Peintre des peintres - et plus précisément encore de son portrait en pied du Bouffon Pablo de Valladolid qui pose, à l’identique -tel un comédien- dans un espace non défini et vide, matérialisé par le même arrière-plan peint en tons gris lumineux.

 

 

 

Article de Xavier de Harlay paru dans Art et Poésie de Touraine n° 181 - Eté 2005