20 septembre 2006
" L'IDEAL MODERNE " SELON THEODORE CHASSERIAU & CHARLES BAUDELAIRE (3)
De l’Idéal moderne
Redonnons la parole à Baudelaire :
L’Idéal moderne n’est pas cette chose vague, ce rêve ennuyeux et impalpable qui nage au plafond des académies ; un idéal, c’est l’individu redressé par l’individu, reconstruit et rendu par le pinceau à l’éclatante vérité de son harmonie native.
De cette définition de l’Idéal moderne découle deux principes chers à Baudelaire : « … il faut non seulement que l’artiste ait une intuition profonde du caractère du modèle, mais encore qu’il le généralise quelque peu, qu’il exagère volontairement quelques détails, pour augmenter sa physionomie et rendre son expression plus claire… ». Baudelaire jette ici, en quelques mots, les bases de ce qui est déjà en vogue et en pleine expansion dès cette époque : le dessin rapide, l’esquisse, la caricature (le manga des orientaux) qui s’expose déjà dans les Salons et dont il assumera également la critique. Deuxième principe, toujours selon Baudelaire : « … il est curieux de remarquer que, guidé par ce principe, - le sublime doit fuir les détails, - l’art pour se perfectionner revient vers son enfance… », et Baudelaire de préciser à ce stade de l’explication que « … l’artiste doit fuir les détails et non les détails fuir l’artiste ». Baudelaire reprend ici, d’une part, un des grands principes de l’alchimie intérieure : Le Retour aux sources (« … le génie n’est que l’enfance retrouvée à volonté… l’enfant voit tout en nouveauté, il est toujours ivre… rien ne ressemble plus à ce qu’on appelle l’inspiration, que la joie avec laquelle l’enfant absorbe la forme et la couleur… »), et d’autre part, il évoque déjà les bases de ce que sera - ni plus ni moins - le grand courant impressionniste de la fin du XIXème siècle !
Il est temps, à présent, de revenir à l’œuvre peinte par Chassériau en 1836, rappelons-le une fois encore (Baudelaire n’avait que quinze ans à cette époque et dévorait à longueur de journées les poésies de ses maîtres à penser : Victor Hugo et Théophile Gautier) :
Nous y retrouvons intimement mêlés les thèmes de l’enfance et du Retour aux sources (au sens figuré comme au sens propre puisque Chassériau et cette enfant partagent les mêmes racines créoles, d’un passé familial commun à St Domingue) ; nous y retrouvons également selon l’expression consacrée par Baudelaire : une exagération volontaire de quelques détails, pour augmenter sa physionomie et rendre son expression plus claire. Le projet de portrait - relevé des carnets de dessins de Chassériau par Louis-Antoine Prat - ainsi que les images de la toile - réalisées sous rayons X et infrarouges - nous permettent de mieux apprécier ce cheminement intellectuel et pictural : plus particulièrement le travail réalisé sur la silhouette initialement grossière de cette très jeune enfant, et au final… tellement féminine ! Enfin, nous y retrouvons cette fuite des détails qu’un œil non averti pourrait prendre - ici, en particulier, mais aussi dans son oeuvre à venir, plus globalement - pour une certaine facilité et donc rapidité d’exécution ; il s’agit bien sûr en réalité - abstraction faite de la touche ferme et resserrée si caractéristique du peintre, qui donne cette élégance de matière - des prémices de l’impressionnisme à venir de Manet, Corot, Courbet, Monet, Pissarro, Renoir, Degas, Cézanne et de tous ceux qui ont marqué - à partir des années dix-huit cent soixante - la fin du XIXème siècle de leur empreinte.
Arrêtons-nous un instant, pour en terminer avec l’Idéal moderne, sur le dessin préparatoire à la mine de plomb réalisé par Chassériau : force est de constater qu’il suit très fidèlement le projet de portrait relevé de ses carnets de dessins. On peut rapprocher la posture initialement adoptée pour cette enfant, sa coiffure, sa parure en pendentif ainsi que la coupe de sa robe avec celles de deux portraits peints - à la fin du quattrocento - par Léonard de Vinci : La Dame à l’hermine et La Belle Ferronnière. C’est de cette même période que l’on tient une reproduction grandeur nature de la Joconde de Léonard de Vinci, attribuée à Chassériau et qui vient conforter cette hypothèse émise, de l’influence spirituelle exercée par le maître florentin sur le jeune peintre prodige (d’ailleurs, Dominique Ingres lui-même, n’avait il pas réalisé peu avant une très belle copie à l’identique de la Belle ferronnière ?).
Voyons à présent ce que Baudelaire constatait à l’époque sur les sources d’inspiration des peintres dits modernes : « … Si nous jetons un coup d’œil sur nos expositions de tableaux modernes, nous sommes frappés de la tendance générale des artistes à habiller tous les sujets de costumes anciens, - presque tous se servent des modes et des meubles de La Renaissance … » ; pourquoi cet engouement tardif pour la Renaissance ?... Pour la raison toute simple, déjà évoquée dans les grandes lignes précédemment, qu’avec la Renaissance ce sont tous les grands principes alchimiques que nous retrouvons ; ce sont, entre autres, l’intimité, la spiritualité, la couleur et l’aspiration vers l’infini, exprimées par tous les moyens que contiennent les arts : en deux mots, le rêve et le mystère.
Comment donc ne pas rapprocher le thème traité par Léonard de Vinci au travers de la Dame à l’hermine - la symbolique de pureté de cet animal tenu dans les bras nous renvoie directement à celle de la poupée, de la robe immaculée et de l’ambre dont se compose la parure de l’enfant - avec celui de L’Enfant et la poupée peint par Chassériau, quelque trois siècles et demi plus tard.
Laissons, cette fois encore, Baudelaire conclure :
… l’art suivant la conception moderne, c’est créer une magie suggestive contenant à la fois l’objet et le sujet, le monde extérieur à l’artiste et l’artiste lui-même.
Après cette approche globale de l’idéal moderne, concentrons nous maintenant sur la définition moderne de la beauté, telle que les romantiques entendaient la recréer et l’exprimer...
Article de Xavier de Harlay paru dans Art et poésie de Touraine n° 180 - Printemps 2005
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De la beauté moderne
Ecoutons à nouveau Baudelaire : « Pour moi le romantisme est l’expression la plus récente, la plus actuelle du beau... », et de préciser : « Le beau est fait d’un élément éternel, invariable et d’un élément relatif, circonstanciel, qui sera, si l’on veut, tour à tour ou tout ensemble, l’époque, la mode, la passion… cette dualité est une conséquence fatale de la dualité de l’homme. Considérez si cela vous plait, la partie éternellement subsistante comme l’âme de l’art et l’élément variable comme son corps… ».
Avec cette notion de dualité, transparaît ici un principe ô combien cher à Baudelaire, et qui a vraisemblablement marqué les esprits de toutes les générations estudiantines depuis lors : le charme bizarre ou le beau bizarre !
Reprenons à présent la description du portrait de l’Enfant et de la poupée peint par Théodore Chassériau, à l’endroit même où nous l’avions laissée ; pour ce faire, nous allons, une fois de plus, emprunter à Baudelaire ses propres vers, extraits de La Beauté ( Les Fleurs du mal) :
« Je suis belle, ô mortel ! Comme un rêve de pierre… »
« J’unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes… »
« J’ai… de purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles ».
Difficile de na pas percevoir que l’âme - élément éternel et invariable - de ce portait, nous est révélée au travers de cette triade : « rêve de pierre », « blancheur des cygnes » et « purs miroirs » ; cette symbolique résurgente de la Renaissance voit son incarnation dans la féminité, - thème que nous allons, à présent, aborder ; mais auparavant, intéressons nous à l’autre partie constitutive de la beauté : le corps qui - indissociable de l’âme que nous venons d’évoquer - confère à ce portrait cette dualité et ce charme étrange ; tandis que le corps, élément variable, est ici tout à la fois l’époque et la mode (il n’y a à ce propos qu’à admirer les coiffures de l’enfant et de la poupée à la mode des années 1830, ainsi que la robe en plumetis de satin blanc - décolletée et cintrée à merveille - de cet enfant) ; le corps c’est aussi la morale (les parures exposées au grand jour sont autant de jalons dans l’éducation des jeunes-filles) et la passion : force est de constater qu’il se dégage de ce portrait une impression générale très proche d’un sentiment amoureux, exprimé par toute la fougue et la passion d’un jeune peintre de 17 ans !
De la féminité
Laissons cette fois la parole à Stendhal : « Le beau n’est que la promesse du bonheur… » ; définition qui - suivant Baudelaire - « dépouille un peu trop lestement le beau de son caractère aristocratique mais a néanmoins le grand mérite de l’éloigner décidemment de l’erreur des académiciens ».
Baudelaire - s’agissant de la féminité - nous dit encore ceci : « La femme est sans doute une lumière, un regard, une invitation au bonheur, une parole quelquefois (sic) ; mais elle est surtout une harmonie générale, non seulement dans son allure et le mouvement de ses membres, mais aussi dans les mousselines, les gazes, les vastes et chatoyantes nuées d’étoffes dont elle s’enveloppe, et qui sont comme les attributs et le piédestal de sa divinité ; dans le métal et le minéral qui serpentent autour de ses bras et de son cou, qui ajoutent leurs étincelles au feu de ses regards, ou qui jasent doucement à ses oreilles…», et Baudelaire de surenchérir : « …quel est l’homme qui (…) n’a pas joui de la manière la plus désintéressée, d’une toilette savamment composée, et n’en a pas emporté une image inséparable de la beauté de celle à qui elle appartenait faisant ainsi des deux, de la femme et de la robe, une totalité indivisible… ».
Revenons à présent sur le portrait de la petite Laure Stéphanie, à la lumière de ces vers de Baudelaire - qui une fois encore, ont traversés les Temps - extraits des Correspondances (Les Fleurs du mal) :
« …les parfums, les couleurs et les sons se répondent… »
Les parfums lourds... de vanille, de rhum et de cannes à sucre de St Domingue ; les couleurs chaude et froide : rouge et blanche (dont la base est bleutée, au regard de la Réflectographie infrarouge) des robes respectives de la poupée et de l’enfant ; le son des boucles - d’or et d’ambre - qui jasent doucement aux oreilles de l’enfant.
« Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j’aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière… »
Charles Baudelaire (Extrait des « Bijoux » - Les Fleurs du mal)
Attachons-nous maintenant à préciser quelque peu toute l’importance de la couleur - en tant qu’outil de modernité - dans la peinture romantique.
Article de Xavier de Harlay paru dans Art et poésie de Touraine n° 180 - Printemps 2005
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De la couleur
Rappelons brièvement, avant toute chose, que Baudelaire s’essaya également - en son temps - à la critique musicale ; il sera même l’auteur d’un Essai sur Richard Wagner : le coup de foudre musical fut aussi brutal que celui encaissé - dans un registre pictural - pour Eugène Delacroix.
Baudelaire nous offre ainsi une définition musicale de la couleur, fort de ses principes de Correspondances : « Cette grande symphonie du jour, qu’est l’éternelle variation de la symphonie d’hier, cette succession de mélodies, où la variété sort toujours de l’infini, cet hymne compliqué s’appelle la couleur… », et Baudelaire de poursuivre : « La couleur est l’accord de deux tons, le ton chaud et le ton froid - dans l’opposition desquels consiste toute la théorie- ne peuvent se définir d’une manière absolue : ils n’existent que relativement… ».
Voyons à présent avec quelle maestria Chassériau s’exécute au travers de cette toile : rappelons-nous ce que nous avions observé des tons chaud et froid des robes rouge de la poupée et blanche - à base bleutée - de l’enfant ; Chassériau nous offre en fait, ici même, une double opposition croisée des tons chaud et froid : la robe rouge est portée par la poupée qui vient des pays de l’Est (le chaud qui vient du froid) tandis que la robe blanche est portée par cette enfant qui vient, comme lui, de St Domingue (le froid qui vient du chaud) ; ainsi, le chaud et le froid n’existent-ils que relativement !
Poursuivons cet éloge musical de la couleur avec Baudelaire : « l’harmonie est la base de la théorie des couleurs. La mélodie est l’unité dans la couleur, ou la couleur ; la mélodie veut une conclusion ; c’est un ensemble où tous les effets concourent à un effet général. Ainsi la mélodie laisse dans l’esprit un souvenir profond… ». Nous arrivons ici au point crucial de la mnémotechnie du beau si chère - une fois encore - à Baudelaire : « La bonne manière de savoir si un tableau est mélodieux est de le regarder d’assez loin pour n’en comprendre ni le sujet ni les lignes… s’il est mélodieux, il a déjà un sens, et il a déjà pris sa place dans le répertoire des souvenirs… » ; suivant cette même idée de mnémotechnie du beau, c’est toujours pour cette même raison que, de même que la nouvelle et le sonnet l’emportaient - à ses yeux - par leur laconisme sur le roman ou le long poème épique, de même l’image susceptible de ramasser la totalité de ses ressorts dans l’unité d’un tableau l’emportait sur le pur morceau de peinture ; la nouvelle et le sonnet avaient, pour Baudelaire, un effet d’autant plus puissant qu’ils reposaient sur des contraintes formelles fortes ; de même, l’image qui fera tableau sera - plus que toute autre - et en raison même des requêtes structurelles qui président à sa composition : l’image par excellence !
« la nouvelle plus resserrée, plus condensée, jouit des bénéfices éternels de la contrainte : son effet est plus dense ; et comme le temps consacré à la lecture d’une nouvelle est bien moindre que celui nécessaire à la digestion d’un roman, rien ne se perd de la totalité de l’effet ! »
Gageons que ce petit poème en prose intitulé L’enfant et la poupée, ce portrait-mélodie de la petite Laure Stéphanie et de sa poupée, laissera dans nos esprits le souvenir profond d’une image où les parfums, les couleurs et les sons se confondent ; gageons qu’il trouvera de surcroît - après ces trop longues années d’éclipse - sa véritable dimension d’icône du romantisme, là où l’alchimie picturale seule peut mettre en adéquation parfaite : modernité = beauté = féminité, comme une possible invitation au voyage et au bonheur.
Ainsi s’achève notre tâche qui était en fait triple :
- Corriger une erreur de jeunesse de Baudelaire qui étiqueta très subjectivement Chassériau de suiveur d’Ingres et de plagiat de Delacroix ; image qui lui colla à la peau toute son existence… jusqu’à nos jours, il y a peu encore,
- Réconcilier de façon virtuelle mais néanmoins clairvoyante le Napoléon de la peinture et le Poète maudit sur leur principale source d’inspiration commune : la féminité,
- Et enfin, nous faire profiter de la découverte de ce portrait de jeunesse de Chassériau, pour lequel Baudelaire - s’il en avait eu connaissance en son temps, ce qui est fort peu vraisemblable (sauf peut-être à imaginer un relais exercé par l’œil de Théophile Gautier) - aurait pu être accusé (juste retour des choses) par le jeune Chassériau qui en fut l’auteur-compositeur de plagiat intellectuel !
Mais laissons - sans rancune - Baudelaire conclure cet essai :
« Un bon tableau, fidèle et égal au rêve qui l’a enfanté, doit être produit comme un monde. De même que la création telle que nous la voyons est le résultat de plusieurs créations dont les précédentes sont toujours complétées par la suivante, ainsi un tableau, conduit harmoniquement consiste en une série de tableaux superposés, chaque nouvelle couche donnant au rêve plus de réalité et le faisant monter d’un degré vers la perfection » (mais ne croirait-on pas déjà voir à l’œuvre le plus grand de nos peintres contemporains ?... Pablo Picasso !)


FIN de l'article
Article de Xavier de Harlay paru dans Art et poésie de Touraine n° 180 - Printemps 2005
Bibliographie :
Baudelaire critique d’art :
folio essais, Ed Gallimard, 2003
Baudelaire par Pascal Pia :
Ecrivains de toujours, Ed du Seuil, 1982
Baudelaire : Les Fleurs du mal :
Le livre de poche, Ed Librairie Générale de France, 1999
Léonard de Vinci artiste, inventeur et scientifique
par Maria Constantino, Ed PLM, 1994
L'IDEAL MODERNE
selon
MinXa AiHawa
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